Dieu-fleuve



- Date de création
- IIe ou IIIe siècle
- Matériau
- Marbre blanc
- Dimensions
- H. 265 x l. 23 x P. 125 (cm)
- Numéro d’inventaire
- 2000.408.1
- Fouilles archéologiques
- Fouilles Alexandre Du Mège 1826-1830 selon Léon Joulin
- Crédits photographiques
- Daniel Martin
La représentation du fleuve était à l’origine associée à un relief dont il ne reste rien ou bien dont les vestiges sont conservés parmi l’impressionnante série des fragments de la villa, sans qu’il n’ait été pour le moment possible de les reconnaître. La personnification du cours d’eau, plus que générique, permettait probablement de situer le contexte géographique de la scène mythologique qu’il accompagnait. À demi-couché, couronné de feuilles aquatiques, il tient un roseau dans la main gauche. Dans le champ, on distingue encore deux feuilles du roseau qu’il maintenait en guise de sceptre.
Les fleuves, auxquels pouvaient être consacrés autels ou bosquets, ont été personnifiés dans le monde grec, au moins dès le Ve siècle avant n. è. L’Acheloos, en particulier, qui coulait au nord-ouest de la Grèce, entre Acarnanie et Étolie, était représenté sous la forme d’une tête barbue à cornes ou bien sous la forme d’un taureau à tête d’homme. Sans doute la puissance fécondante du bovin et la tonalité grave de son beuglement évoquaient-elles la force et l’énergie des fleuves en même temps que la crainte que ces derniers inspiraient. En Sicile également, cette dernière image symbolisait, sur les monnaies, les cours d’eau au bord desquels avaient été implantées les cités de Géla et de Catane R.M. Gais, ; « Some Problems of River-God Iconography », American Journal of Archaeology, 82, 3, 1978, p. 355‑370 ; , en partic. p. 356-357. ; SNG [Sylloge Nummorum Graecorum], The Royal Collection of Coins and Medals, Danish National Museum, Vol. I, Italy-Sicily, West Milford, 1981. ; SNG ANS (American Numismatic Society), Vol. 3, Bruttium-Sicily, New York, 1975.. Toujours en Sicile, c’est à Sélinonte qu’apparaît, semble-t-il, l’anthropomorphisation d’un dieu-fleuve , vers le milieu du Ve siècle avant n. è., sous la forme d’un jeune homme nu, debout, sacrifiant R.M. Gais, ; « Some Problems of River-God Iconography », American Journal of Archaeology, 82, 3, 1978, p. 355‑370 ; , en partic. p. 356-357. ; SNG [Sylloge Nummorum Graecorum], The Royal Collection of Coins and Medals, Danish National Museum, Vol. I, Italy-Sicily, West Milford, 1981.. Mais ce sont des frappes de Catane qui, durant la seconde moitié du IIIe siècle avant n. è., offrent une représentation promise à un long succès : une figure masculine nue et allongée, bras appuyé sur une amphore et torse relevé R.M. Gais, ; « Some Problems of River-God Iconography », American Journal of Archaeology, 82, 3, 1978, p. 355‑370 ; , en partic. p. 360. ; SNG [Sylloge Nummorum Graecorum], The Royal Collection of Coins and Medals, Danish National Museum, Vol. I, Italy-Sicily, West Milford, 1981.. Cette pose devient dès lors un topos, dans le monde hellénistique tardif et durant le Haut-Empire romain, pour la personnification des fleuves. L’incarnation du Nil sous la forme d’un homme mûr à la longue barbe et au ventre rebondi, symbole de prospérité, qui s’appuie de son bras gauche sur le sphinx, est illustrée en particulier par une splendide et imposante réplique d’époque impériale d’un original, peut-être tardo-hellénistique (Musées du Vatican, Braccio Novo, inv. 2300). On ne connaît malheureusement ni le lieu de naissance ni la date d’exécution du prototype. Plusieurs chercheurs ont néanmoins privilégié, sans preuve concrète, une création égyptienne du IIe ou au Ier siècle avant n. è. En l’occurrence, l’imposante statue du Nil provient du grand espace consacré, à Rome, aux cultes d’Isis et Sérapis, sur le Champs-de-Mars. Elle avait pour pendant celle du Tibre, aujourd’hui au Musée du Louvre[^note-01]. La monnaie, de son côté, a livré nombre d’images de ces dieux-fleuves, tant sur les frappes de Rome que sur les émissions provinciales. La province d’Asie, en particulier, a remarquablement exploité cette iconographie à travers la représentation du fleuve Méandre et de ses affluents [^note-02]. La politique romaine inclus dans son iconographie de nombreuses personnifications dont font partie Les dieux-fleuves J.A. Ostrowski, ; « Personifications of Rivers as an Element of Roman Political Propaganda », Études et Travaux, 15, 1990 ; , en partic. p. 311.. En tant que repères géographiques des batailles comme des annexions de territoire, ils ponctuèrent les toiles peintes, exhibées lors des triomphes, comme les grands cycles sculptés commémoratifs sur les monuments à des fins didactiques et « propagandiste » [^note-03]. Les dieux-fleuves apparaissent sur bien d’autres types de support : mosaïques et sarcophages par exemple [^note-04]. Dans le domaine de la peinture murale, un magnifique exemplaire provient de la maison des Vestales à Pompéi. Le Sarno, qui coule au pied du Vésuve, y est probablement encadré par ses deux sources D. Roger, ; « Le Fleuve Sarno », ; L’Empire de La Couleur, de Pompéi, Au Sud Des Gaules, Catalogue d’exposition, 15 Novembre 2014-22 Mars 2015, Toulouse, Musée Saint-Raymond, Toulouse, 2014 ; , 225..
Muscles tendus et tête vigoureusement tournée vers sa gauche, le dieu-fleuve de Chiragan représente un beau morceau de sculpture. Si elle ne conserve que la partie supérieure de son corps, la figure s’impose par la massivité de son corps. Parallèlement à cette puissance corporelle, on remarque le schéma en S des grandes mèches sinueuses retombant sur le front et dans le cou, l’angle vif formé par les arcades sourcilières, les muscles orbiculaires gonflés des paupières et le regard plein d’un « pathos » d’essence hellénistique. Ainsi me semble-t-il envisageable d’inscrire ce fragment dans la série des œuvres commandées à l’atelier à l’origine des grands reliefs sur panneaux. Certains masques de théâtre (inv. Ra 35), la représentation d’Eurysthée dans la scène du sanglier d’Érymanthe sur panneau conçues par l’atelier de Chiragan. Certes, n’apparaissent pas ici les petits creusements au trépan, caractéristiques des portraits dynastiques, des médaillons des dieux et des Travaux d’Hercule. Mais ceci est affaire de format, la tête de notre dieu-fleuve n’excédant pas 7 cm, l’usage d’un foret aurait été un risque bien trop grand. Par ailleurs, les doubles mèches effilées sont bien présentes, ajoutées à toutes les spécificités formelles citées précédemment.
Peut-on imaginer l’intégration de ce dieu-fleuve à l’un des travaux d’Hercule ? Les quatre épreuves les plus lacunaires permettent en tout cas de ne pas exclure catégoriquement cette hypothèse. Le motif aurait eu sa place, en tant qu’évocation de l’une des régions concernées par les épreuves imposées au héros. Héraclès ne fut-il pas également dieu protecteur des troupeaux, souvent associé à l’eau, aux sources et aux fleuves, comme le prouvent plusieurs sanctuaires qui lui sont consacrés (à l’exemple de celui de Glanum)? P. Gros, ; « Hercule à Glanum. Sanctuaires de transhumance et développement urbain », 1995, p. 311‑331. . Mais comme l’atteste l’exceptionnelle collection lapidaire issue du site, l’atelier mobilisé dans le cadre du grand programme sculpté de l’Antiquité tardive fut particulièrement prolixe. Un tout autre sujet mythologique demeure par conséquent vraisemblable.
Pascal Capus
[^note-01] : Pour la question du prototype, voir S. Klementa, Gelagerte Flussgötter des Späthellenismus und der römischen Kaiserzeit, Cologne, 1993, p. 43-45 et M. Swetnam-Burland, « Egypt Embodied : The Vatican Nile », AJA, vol. 113, no 3, 2009, p. 439-457, en part. p. 441-442.
[^note-02] : Voir notamment, un bronze d’Apamée ou encore un d’Antioche, tous deux de l’époque de Trajan, RPC, III, 2241 et 2572 Trajan.
[^note-03] : Voir notamment le triomphe de Cornelius Balbus rapporté par Pline l’Ancien, Hist. Nat., Livre V, 5, 7 et la représentation des fleuves Nathabur et Dasibari.
[^note-04] : Voir notamment, LIMC, « ACHELOOS », p. 12-36, no 260.
Bibliographie
Pour citer cette notice
Capus P., "Dieu-fleuve", dans Les sculptures de la villa romaine de Chiragan, Toulouse, 2019, en ligne <https://villachiragan-apercu.studi-o.dev/ark:/87276/a_2000_408_1>.