Partie 3 L’art grec revisité

Hercule et les Hespérides

0%
Hercule et les Hespérides
Hercule et les Hespérides
Hercule et les Hespérides
Hercule et les Hespérides
Date de création
période impériale romaine
Matériau
Marbre blanc
Dimensions
H. 18 x l. 40 (cm)
Numéro d’inventaire
Ra 111
Crédits photographiques
Daniel Martin

De la figure nue postée au centre de cette composition, seuls les pieds et la partie inférieure des jambes sont conservés. Deux jeunes femmes, certes acéphales et dont l’échelle nettement réduite trahit l’apparente marginalité, demeurent cependant dans un état relativement satisfaisant. Au contraire, d’une troisième figure, debout à l’origine et disposée au second plan, ne subsiste plus que le bas du vêtement et une main, posée sur l’épaule gauche de sa voisine agenouillée à la droite du héros. La sculpture, de petit format, ne devait pas excéder 45 centimètres de hauteur. Elle était adaptée à un espace privé de la villa ; une sculpture d’appartement donc, encore une, pourrait-on dire, face à l’impressionnant échantillonnage sculpté recueilli à Chiragan.

Au IIe siècle de notre ère, le voyageur et auteur grec oriental Pausanias, déroule un panorama des trésors (petits bâtiments dans lesquels étaient déposées les offrandes) rassemblés dans l’enceinte du grand sanctuaire panhellénique d’Olympie. On apprend notamment que ceux qui avaient été consacrés par les habitants d’Epidamnos (Durrës, actuelle Albanie) « contenaient des statues de bois de cèdre, faites par Théoclès, fils d’Egyle » dont « un Hercule qui veut enlever les pommes d’or du jardin des Hespérides, et un dragon qui veille à la garde de ce fruit et qui, avec les replis de sa queue, s’entortille autour de l’arbre ». Il précise que « les Hespérides étaient autrefois là, mais [qu’on les avait] transportées dans le temple de Junon » où elles se trouvaient encore du vivant du commentateur (Pausanias, Périégèse de la Grèce, 6,19, 8). Les dédicants illyriens auraient donc associé l’épreuve qui consistait à entraîner le héros « vers l’empire de la Nuit » (Hésiode, Théogonie, 275) aux « trois nymphes du soir », gardiennes des fruits de l’immortalité. Sans envisager de restituer l’articulation d’un tel groupe, le témoignage mérite notre attention au moins sur l’épisode retenu. Ce thème trouverait en effet un écho dans la composition d’une œuvre conservée en Allemagne, à Wörlitz (Saxe-Anhalt), qui représente `KsDW, Archives photographiques, Peter Dafinger un parallèle incontournable de notre petit format. Corinna Reinhardt (université de Zurich) m’a signalé, en 2018, l’existence de ce petit groupe sculpté très proche. Il a, depuis, été publié par Sascha Kansteiner S. Kantsteiner,  ; Die antiken Skulpturen aus fürstlichem Besitz im Gartenreich Dessau-Wörlitz, Halle, 2021 ; , p. 81-82.. Les parties brisées ont été complétées au XVIIIe siècle, suivant en cela une démarche tout à fait conventionnelle pour cette période durant laquelle l’exposition d’un antique à l’état de ruine paraissait inenvisageable. Ce travail moderne, qui a consisté, en particulier, à retrouver l’identité de la grande figure nue debout au centre, un supposé Hercule, a été attribué au « prince des restaurateurs », Bartolomeo Cavaceppi S. Kantsteiner,  ; Die antiken Skulpturen aus fürstlichem Besitz im Gartenreich Dessau-Wörlitz, Halle, 2021 ; , p. 81. 1. La patte arrière et le bout de la queue d’un lion seraient authentiques ce qui, si tel est le cas, ne laisserait subsister que peu de doutes quant à la présence du fils d’Alcmène et de Zeus. Ainsi, la lourde restauration a-t-elle restitué un Héraclès tenant la massue dans une main et les pommes d’or, cadeau de mariage d’Héra, dans l’autre. Le héros serait accompagné ici des Hespérides S. Kantsteiner,  ; Die antiken Skulpturen aus fürstlichem Besitz im Gartenreich Dessau-Wörlitz, Halle, 2021 ; , p. 82.. Les trois jeunes vierges semblent effrayées par la détermination du héros. À juste titre, puisque le fils de Zeus maintient fermement le bras de l’une d’entre elle, située à sa droite, vers laquelle il tourne sa tête, qu’il paraît forcer à s’agenouiller en la maintenant fermement par le bras gauche. Alors que deux figures sont agenouillées à Chiragan, seule cette dernière est ainsi représentée à Wörlitz. De même, la disposition des figures y est inversée ; c’est désormais à droite que se tiennent verticalement les corps, subtilement superposés et formant deux lignes divergentes, des deux autres jeunes femmes. Les dimensions des deux sculptures diffèrent légèrement : la longueur du pied nu gauche équivaut à 8 cm, soit un centimètre de moins qu’à Wörlitz et la hauteur de la base, plus épaisse à gauche, atteint 5 cm lorsqu’elle oscille entre 6,7 et 7 cm en Allemagne où elle est à peu près égale en longueur à la taille de la figure d’Hercule, soit près de 50 cm, alors qu’elle n’excède pas 26 cm à Chiragan. Cependant, les deux bases obéissent à une même construction : une haute gorge (ou moulure en creux) encadrée de tores, double pour celui du sommet. Le type est connu et se retrouve, au moyen de quelques menues variations, comme support d’une série de petites et moyennes sculptures : une Victoire et un captif au trophée (Oxford, Ashmolean Museum), Diane chasseresse de Montagne (Bordeaux, Musée d’Aquitaine) ou encore Ganymède et l’aigle (Carthage, Musée)…À Chiragan même, plusieurs statuettes fragmentaires, de petit ou de moyen format, étaient apparemment associées à de tels socles. Dans le monde romain, les bases profilées sont également associées à de grandes statues et apparaissent, semble-t-il, à l’époque d’Hadrien F. Muthmann,  ; Statuenstützen und dekoratives Beiwerk an griechischen und römischen Bildwerken : ein Beitrag zur Geschichte der römischen Kopistentätigkeit (Abhandlungen der Heidelberger Akademie der Wissenschaften. Philosophisch-historische Klasse), Heidelberg, 1951. ; A. Filges,  ; « Marmorstatuetten Aus Kleinasien : Zu Ikonographie, Funktion Und Produktion Antoninischer, Severischer Und Späterer Idealplastik », Istanbuler Mitteilungen, 49, 1999, p. 401‑402 ; , en partic. p. 401-402..

Du point de vue de l’iconographie, le thème d’Hercule au Jardin des Hespérides a donc quelque chance d’être reconnu ici. On se souviendra, à ce propos, en particulier, d’un groupe lacunaire, conservé dans la collection de l’Université de New York. Étudié par Larissa Bonfante et Candace Carter, ne subsiste de cette composition de l’Antiquité tardive, qu’une seule figure féminine drapée, agenouillée au pied d’un tronc d’arbre et dont le regard était dirigé vers un hypothétique Hercule. On notera que le type de la base moulurée de ce marbre est similaire à celui de Toulouse et Wörlitz L. Bonfante, C. Carter,  ; « An Absent Herakles and a Hesperid: A Late Antique Marble Group in New York », American Journal of Archaeology, 91, 2, 1987, p. 247‑257 ; , en partic. p. 247-257..

On comprendra aisément la portée symbolique et politique de l’épopée du héros au sein des domaines dont les propriétaires furent indéniablement proches du pouvoir, au moins par les charges qu’ils pouvaient endosser ou qu’ils convoitaient. Hercule allant chercher victoire, combattant les barbares et rentrant dans sa patrie, enrichi du butin récolté dans les contrées hostiles devient le miroir du pouvoir et de la légitimation de la conquête. Probablement n’est-ce pas pour rien si l’une des Hespérides, celle de gauche, porte à la cheville un anneau qui connote fortement son statut de femme étrangère, donc barbare. L’iconographie impériale romaine est riche en panneaux et sculptures en ronde-bosse montrant le gouvernant qui, à l’image du héros grec, est nu lui aussi, associé à un ou plusieurs captifs, agenouillés ou debout, les mains plus ou moins invariablement liées, le visage marqué par la gravité ou le pathos. On retiendra notamment le programme, particulièrement dense et édifiant à ce propos, du Sebasteion, Musée archéologique d’Aphrodisias. Dosseman/CC BY-SA/Wikimedia CommonsSebasteion d’Aphrodisias (actuelle Turquie), ce temple du culte impérial dédié aux empereurs « vénérés ».

Pascal Capus

.

  1. au sujet du travail de Cavaceppi, voir en particulier E. Rémond, De Rome à Paris, la restauration des sculptures antiques aux XVIIIe et XIXe siècles, Université Toulouse II-Jean-Jaurès, 2021, p. 70-77 

Bibliographie

    Pour citer cette notice

    Capus P., "Hercule et les Hespérides", dans Les sculptures de la villa romaine de Chiragan, Toulouse, 2019, en ligne <https://villachiragan-apercu.studi-o.dev/ark:/87276/a_Ra_111>.