Partie 2 Galerie des portraits

Tête féminine fragmentaire

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Tête féminine fragmentaire
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Tête féminine fragmentaire
Tête féminine fragmentaire
Date de création
vers 240
Matériau
Marbre blanc
Dimensions
H. 30 x l. 18 x P. 16 (cm)
Numéro d’inventaire
Ra 100
Fouilles archéologiques
Fouilles Albert Lebègue et Abel Ferré mars 1890
Crédits photographiques
Daniel Martin

Plus rien ne subsiste du visage. La vue de face permet de distinguer trois plans de cassure. Le martrais Abel Ferré, fouilleur infatigable et appliqué du site, au nom du professeur Albert Lebègue, avait remarqué et rapporté les réparations entreprises durant l’Antiquité sur cette tête « Bulletin de La Société Archéologique Du Midi de La France. Séance Du 2 Juin 1891 », 1891 ; , en partic. p. 92.  ; J.-C. Balty, D. Cazes, E. Rosso,  ; Les portraits romains , 4 : Des Sévères à la Tétrarchie (Sculptures antiques de Chiragan (Martres-Tolosane), Toulouse, 2024 ; , 31-32.. L’une d’entre elles a entraîné une surface de collage; le fragment détaché y a été fixé au moyen d’un goujon métallique. Deux autres réparations antiques sont également visibles : sous l’oreille gauche, le marbre a été retaillé pour faciliter l’ajustement et l’adhérence d’un complément fixé par un goujon métallique en partie conservé ; du côté droit, au même niveau, l’une des boucles de l’«  anglaise  », cassée à la base, a fait l’objet d’une restauration par goujonnage: le logement ménagé à droite était destiné à recevoir des boucles rapportées. Il est difficile de déterminer si ces réparations ont été effectuées à la suite d’accidents intervenus en cours de taille – leur emplacement correspond à des points de fragilité – ou survenus à une date postérieure à l’installation du portrait.

Du fait de la perte de l’ensemble du visage, style et date du portrait reposent entièrement sur l’analyse formelle de la partie postérieure de la coiffure. Celle-ci est une déclinaison de ce que les chercheurs allemands nomment Scheitelzopffrisur («  coiffure avec tresse sur le dessus  ») et apparaît à l’époque sévérienne. Elle associe un « casque capillaire », formé de longs bandeaux ondés ou crantés réunis dans la nuque et des nattes relevées en direction du vertex. Elle se maintient pendant plusieurs décennies, mais connaît des déclinaisons et des mutations stylistiques qui permettent d’en retracer les étapes successives: le volume de la masse de cheveux se réduit progressivement – ces derniers adhérant davantage à la calotte crânienne – et l’épaisseur, l’enroulement des nattes postérieures, tout comme leur mode et leur point d’attache évoluent. L’un des signes les plus patents de ces changements est l’apparition d’une « nouvelle » manière de nouer les cheveux à l’arrière de la tête: les nattes larges et plates remontant à la verticale, qui caractérisent les profils monétaires des impératrices à partir du second quart du IIIe siècle apr. J.-C., font place à un unique rouleau torsadé (gedrehter Scheitelzopf ou «  tresse du dessus tournée  »), plus volumineux et plus animé, qui reprend un motif caractéristique des coiffures de l’époque antonine – la référence aux portraits de Faustine l’Ancienne, épouse d’Antonin le Pieux, est manifeste.

La période comprise entre les Sévères et la Tétrarchie est l’une des plus complexes de l’histoire du portrait romain impérial. Les effigies datables ou identifiables avec certitude sont particulièrement rares, même dans le domaine de la statuaire officielle : en effet, dans le monnayage, les coiffures successives des membres féminins de la famille impériale ne se distinguent les unes des autres que par de minimes détails et les physionomies sont traitées avec moins de précision que lors des périodes antérieures. Les incertitudes sont plus grandes encore dans le portrait privé, qui, dès les années centrales du IIIe siècle, s’inspire moins de l’iconographie officielle et prend une plus grande liberté dans le traitement des physionomies ou des coiffures.

Dans cet horizon artistique, l’effigie de Chiragan ne fait pas exception, puisqu’il n’existe aucun équivalent parfait de l’agencement capillaire qu’elle transcrit dans le marbre. Elle peut néanmoins être replacée dans l’une des phases tardives de l’évolution de la « Scheitelzopffrisur », à partir de la quatrième décennie du IIIe siècle. Plusieurs détails caractéristiques autorisent des rapprochements précis avec la production statuaire de cette période : oreilles découvertes associées à l’épaisse natte enroulée remontant jusqu’au sommet du crâne caractérisent surtout les portraits impériaux féminins de Julia Paula à Salonine ; abandon des ondulations crantées très régulières au profit d’un traitement à la fois plus souple et plus naturel qui caractérise notamment les portraits d’Etruscilla ; enfin, abondance et volume des boucles s’échappant du chignon.

Portrait de Cornelia Salonina, Saint-Petersbourg, musée de l’Hermitage. Sergey Sosnovskiy, CC BY-SA, Wikimedia Commons Un buste de femme de Saint-Pétersbourg, représentée sous l’apparence de Vénus, revêtu d’un chiton dénudant une épaule, est l’une des réalisations les plus proches du portrait toulousain, tant par le volume de la chevelure que par l’épaisseur de la natte postérieure. Mais c’est le délicat Portrait de femme, SK 1526, Nasjonalmuseet for Kunst, Oslo.  ©B. Hostland.portrait d’une jeune femme aujourd’hui à Oslo qui semble constituer l’un des parallèles les plus convaincants, malgré l’absence des anglaises latérales, réduites ici à de courtes boucles s’échappant du chignon sous les oreilles.

Malgré le visage disparu du portrait de Chiragan, tout confirme que nous sommes en présence d’une œuvre de très grande qualité de probable provenance des ateliers de Rome (stadtrömisch), comme nombre d’effigies issues de la villa. L’épaisseur de la tresse, son mouvement, l’enroulement torsadé et le volume restreint de la retombée du côté droit, relativement rares, semblent renvoyer au troisième quart du IIIe siècle. Ce n’est qu’à partir des années 270 en effet – avec les effigies de Severina et Magnia Urbica – qu’on trouve à nouveau une natte large et aplatie qui se termine en un « coussin » enroulé plus ou moins volumineux au-dessus du front.

Les portraits privés féminins sont particulièrement rares dans les provinces gauloises (et plus largement dans l’Occident romain) pour la période postérieure aux Sévères. La tête de Chiragan, malgré son état de conservation très fragmentaire, constitue donc un témoin d’autant plus précieux que sa qualité d’exécution est remarquable. Les réparations perceptibles en plusieurs points de l’œuvre révèlent à n’en pas douter le soin apporté à la conservation et à la transmission de l’effigie, donc l’importance de la dame représentée. Or, les modalités de bris de l’œuvre retiennent également l’attention. La vue de face révèle en effet nettement la présence de trois plans de fracture distincts : deux impacts latéraux ont créé des cassures obliques pratiquement symétriques qui courent verticalement des tempes vers l’axe de l’œuvre; un troisième, plus frontal, a emporté le menton et toute la partie inférieure du visage. La nature et l’orientation de ces éclats semblent indiquer une mutilation intentionnelle visant spécifiquement le visage. Comme l’avait parfaitement bien noté Léon Joulin L. Joulin,  ; Les établissements gallo-romains de la plaine de Martres-Tolosane (Mémoires présentés par divers savants à l’Académie des inscriptions et belles-lettres »,), Paris, 1901., plusieurs effigies portent indéniablement les marques de destructions. Motifs et circonstances de ces amputations nous échappent totalement.

D’après E. Rosso, Sculptures antiques de Chiragan (Martres-Tolosane) I. Les portraits romains I.4 Des Sévères à la Tétrarchie, Toulouse, Musée Saint-Raymond, 2024, p. 136-149.

Bibliographie

    Pour citer cette notice

    Capus P., "Tête féminine fragmentaire", dans Les sculptures de la villa romaine de Chiragan, Toulouse, 2019, en ligne <https://villachiragan-apercu.studi-o.dev/ark:/87276/a_Ra_100>.