Partie 2 Galerie des portraits
Buste d’homme héroïsé








- Date de création
- Vers 230 - 240
- Matériau
- Marbre de Göktepe 3 (Turquie)
- Dimensions
- H. 61,5 x l. 53 x P. 29 (cm)
- Numéro d’inventaire
- Ra 123
- Crédits photographiques
- Daniel Martin
L’œuvre résulte apparemment d’une profonde transformation d’un buste plus ancien (Umarbeitung). Plusieurs indices concordants permettent de reconnaître cette intervention : vestiges d’une coiffure primitive conservés au-dessus des oreilles, différences de niveau dans le modelé de la chevelure, traces de forage correspondant à l’ancien traitement des mèches, ainsi que réduction manifeste du volume de la barbe. Les irrégularités observées sur la surface du crâne ne relèvent pas de dégradations postérieures mais résultent directement de cette opération de retaille. Le praticien a dû composer avec les volumes hérités du portrait initial, adaptant le dessin de la nouvelle coiffure afin de masquer autant que possible les anciennes cavités laissées par les mèches bouclées du premier état.
La transformation concerne essentiellement les éléments susceptibles d’actualiser l’image selon les goûts du IIIe siècle, tandis que le visage lui-même demeure presque intact. Les proportions générales, le modelé des joues, la structure osseuse et les principaux traits physiognomoniques ne présentent aucune reprise importante. Cette remarquable économie d’intervention suggère que le personnage représenté dans le premier état appartenait déjà à la même catégorie sociale que celui auquel le portrait fut ensuite assimilé. La transformation consiste donc moins en une recréation complète qu’en une adaptation stylistique destinée à moderniser une effigie antérieure.
L’étude de la coiffure permet de situer cette seconde phase vers 235-240. Les petites mèches serrées, plaquées contre le crâne selon une évolution du type a penna, se rapprochent davantage des portraits de l’époque de Gordien III que des modèles plus précoces de Sévère Alexandre. Cette datation confirme que l’intervention appartient à une phase relativement tardive de la dynastie sévérienne ou au début de la crise du IIIe siècle.
À l’inverse, plusieurs caractéristiques du buste originel renvoient clairement au début du IIe siècle. Le traitement particulièrement ample du pallium, concentré en épais plis superposés sur l’épaule gauche, la forme de la tablette reliant le buste au piédouche ainsi que les proportions générales de l’ensemble correspondent aux productions de la fin du règne d’Hadrien ou des premières années d’Antonin le Pieux. Le portrait primitif pourrait donc remonter aux années130-140, soit près d’un siècle avant sa transformation.
Cette chronologie éclaire le phénomène de réemploi des portraits dans les ateliers impériaux. Vers le milieu du IIIe siècle, un ancien portrait d’intellectuel fut sélectionné puis adapté afin de représenter un nouveau personnage appartenant probablement au même milieu. Le maintien intégral du pallium, attribut traditionnel des philosophes, rhéteurs et juristes, montre que la fonction symbolique du portrait demeurait inchangée malgré la transformation. L’opération répond donc moins à une logique de récupération matérielle qu’à la volonté de conserver le prestige associé à une image ancienne tout en l’actualisant selon les conventions esthétiques contemporaines.
La comparaison avec un buste conservé au Palazzo Massimo alle Terme à Rome (inv. 152) apporte un argument supplémentaire. Les deux œuvres présentent de profondes analogies dans le traitement du drapé, l’inclinaison de la tête, la structure générale du visage, le modelé des oreilles et l’organisation des volumes. Ces similitudes conduisent à supposer que le portrait de Chiragan dérive d’une réplique appartenant à la même série que l’exemplaire romain. Le praticien se serait essentiellement contenté de réduire l’épaisseur de la chevelure et de la barbe avant de repolir soigneusement toute la surface afin d’effacer les traces de son intervention.
Le choix d’un marbre de Göktepe, matériau privilégié pour les portraits officiels des IIe et IIIe siècles, renforce l’hypothèse d’une production dans un atelier romain proche du pouvoir impérial. Comme plusieurs autres portraits de Chiragan, cette œuvre paraît avoir été retaillée à Rome avant d’être expédiée dans la résidence aristocratique de Gaule. L’identification précise du personnage demeure impossible, mais le contexte historique invite à reconnaître l’effigie d’un membre de l’entourage impérial, probablement l’un des grands juristes qui occupaient une place essentielle auprès du consilium principis sous Hadrien et Antonin le Pieux. Le portrait constitue ainsi un témoignage exceptionnel des pratiques de réutilisation de la statuaire officielle et de la permanence des modèles iconographiques dans la représentation des élites romaines entre le IIe et le IIIe siècle.
D’après J.-C. Balty 2024, Sculptures antiques de Chiragan (Martres-Tolosane). I. Les portraits romains I.4 Des Sévères à la Tétrarchie, Toulouse. Musée Saint-Raymond, Musée d’archéologie de Toulouse, 2024, p. 41-55.
Bibliographie
- Attanasio, Bruno, Prochaska 2021 D. Attanasio, M. Bruno, W. Prochaska, Göktepe Marbles. White, Black and Two-Tone, L’Erma di Bretschneider, Roma, Bristol. cat. W213, p.146, 223, 250
- Balty, Cazes, Rosso 2012 J.-C. Balty, D. Cazes, E. Rosso, Les portraits romains, 1 : Le siècle des Antonins, 1.2 (Sculptures antiques de Chiragan (Martres-Tolosane), Toulouse. p. 66, fig. 61, p. 269, fig. 205
- Balty, Cazes, Rosso 2024 J.-C. Balty, D. Cazes, E. Rosso, Les portraits romains , 4 : Des Sévères à la Tétrarchie (Sculptures antiques de Chiragan (Martres-Tolosane), Toulouse. p.41-55
- Cazes et al. 1999 D. Cazes, E. Ugaglia, V. Geneviève, L. Mouysset, J.-C. Arramond, Q. Cazes, Le Musée Saint-Raymond : musée des Antiques de Toulouse, Toulouse-Paris. p. 138
- De Lachenal et al. 1986 L. De Lachenal, B. Palma Venetucci, M.E. Micheli, Soprintendenza archeologica di Roma, Museo nazionale romano : I, Le sculture. 6, I marmi Ludovisi dispersi, Rome. p. 48-53
- Espérandieu 1908 É. Espérandieu, Recueil général des bas-reliefs de la Gaule romaine, 2. Aquitaine, Paris. no 972
- Joulin 1901 L. Joulin, Les établissements gallo-romains de la plaine de Martres-Tolosane (Mémoires présentés par divers savants à l’Académie des inscriptions et belles-lettres), Paris. no 269 D
- Massendari 2006 J. Massendari, La Haute-Garonne : hormis le Comminges et Toulouse 31/1 (Carte archéologique de la Gaule), Paris. p. 249, fig. 117
- Musée Saint-Raymond 1995 Musée Saint-Raymond, Le regard de Rome : portraits romains des musées de Mérida, Toulouse et Tarragona. Exhibition, Mérida, Museo nacional de arte romano ; Toulouse, Musée Saint-Raymond ; Tarragone, Museu nacional arqueològic de Tarragona, 1995, Toulouse. p. 159, no 114
- Perrot 1891 G. Perrot, « Rapport sur les fouilles de Martres », Revue Archéologique, 18, p. 56‑73.
- Rachou 1912 H. Rachou, Catalogue des collections de sculpture et d’épigraphie du musée de Toulouse, Toulouse. no 123
Pour citer cette notice
Capus P., "Buste d’homme héroïsé", dans Les sculptures de la villa romaine de Chiragan, Toulouse, 2019, en ligne <https://villachiragan-apercu.studi-o.dev/ark:/87276/a_ra_123>.